Dr Boris Marchand, psychothérapeute spécialisé couples franco-slaves, Strasbourg | Écoutez-Voir

« La colère interculturelle n'est pas une querelle — c'est un choc de cartes mentales » — Dr Boris Marchand

20 juin 2026 · 12 min de lecture

Dans les couples franco-slaves, les disputes ne sont pas seulement des désaccords personnels : elles mettent en jeu deux systèmes entiers de gestion émotionnelle. Le Dr Boris Marchand, psychothérapeute à Strasbourg spécialisé en thérapie interculturelle depuis 15 ans, décode ces mécanismes et propose des outils concrets pour transformer la colère en dialogue.

Le cabinet du Dr Boris Marchand est installé dans le quartier de la Krutenau, à Strasbourg — une ville de frontière, de passage entre cultures, qui correspond parfaitement à sa pratique. Depuis quinze ans, il accompagne des couples mixtes, dont une majorité de couples franco-slaves, dans les méandres émotionnels que crée la rencontre de deux cultures de l'affect aussi contrastées que la française et la slave.

Son approche mêle thérapie cognitive comportementale, psychologie interculturelle et techniques somatiques de régulation émotionnelle. Auteur d'un mémoire sur « Les styles de conflit dans les couples biculturels franco-russes », il est l'une des rares voix académiques françaises à s'être penchée spécifiquement sur la colère comme phénomène culturel dans ces couples. Ses travaux s'inscrivent dans une réflexion plus large sur la communication dans le couple mixte et la construction de la confiance dans le couple franco-slave. Rencontre.

Portrait du Dr Boris Marchand, psychothérapeute interculturel à Strasbourg

Dr Boris Marchand

Psychothérapeute — spécialiste thérapie interculturelle
Strasbourg — 15 ans d'expérience avec les couples franco-slaves
Doctorat en psychologie clinique (Université de Strasbourg) · TCC et thérapie somatique
Auteur de « Les styles de conflit dans les couples biculturels franco-russes »

Comprendre les disputes dans les couples franco-slaves

Docteur Marchand, pourquoi les disputes dans les couples franco-slaves sont-elles si souvent mal comprises par les deux partenaires ?

Parce que chaque partenaire interprète le comportement de l'autre à travers ses propres cartes mentales — son propre modèle culturel de ce que signifie « se disputer ». Et ces cartes sont profondément différentes entre la France et l'Europe de l'Est slave. En France, la dispute est souvent vécue comme un dialogue intensifié : on argumente, on contre-argumente, on hausse le ton, on cherche à convaincre. C'est une forme d'engagement dans la relation — on se dispute parce qu'on tient l'un à l'autre. Dans les cultures slaves, le conflit est souvent vécu comme une rupture temporaire du lien — quelque chose de potentiellement dangereux pour la relation, à éviter ou à contenir. Le silence, le retrait, la distance temporaire sont des stratégies de protection du lien, pas des signes de désintérêt. Quand ces deux modèles se rencontrent dans une dispute, chaque partenaire lit le comportement de l'autre comme une défaillance relationnelle, alors qu'il s'agit simplement d'un mode de gestion culturellement différent.

Vous parlez de « mur slave ». Qu'est-ce que c'est exactement ?

C'est l'expression que j'utilise pour décrire ce phénomène de retrait émotionnel total que l'on observe fréquemment chez les partenaires slaves en situation de conflit intense. Le partenaire se ferme littéralement : monosyllabes, regard évitant, présence physique mais absence émotionnelle totale. Ce comportement est quasi systématiquement interprété par le partenaire français comme du mépris, de la punition ou de la manipulation. Or dans la plupart des cas, ce n'est ni l'un ni l'autre. C'est une réponse de régulation émotionnelle face à une surcharge affective. Dans beaucoup de familles slaves, exprimer une forte colère verbalement était dangereux ou fortement stigmatisé — le retrait en est la conséquence adaptative. Le partenaire français qui « force » la conversation dans ces moments aggrave considérablement la situation, car il oblige son partenaire à gérer simultanément l'émotion du conflit et la pression de devoir s'exprimer — ce qui dépasse souvent les capacités de régulation disponibles à cet instant.

Comment le partenaire français doit-il réagir face à ce silence ?

Avec une combinaison de validation et de disponibilité non intrusive. Concrètement, cela ressemble à : « Je vois que tu as besoin de temps. Je suis là quand tu veux reprendre. » Puis lâcher prise sur le timing. Ne pas continuer à poser des questions. Ne pas quitter la pièce en claquant la porte non plus — ce serait une réponse miroir qui ferme les deux portes. Rester disponible mais sans pression. Ce n'est pas facile pour un partenaire français dont le mode naturel est l'engagement verbal dans le conflit. Mais c'est ce qui fonctionne. Dans mon expérience clinique, les couples qui ont appris cette danse — attendre le silence slave puis reprendre quand il se desserre — résolvent leurs conflits de manière beaucoup plus complète que ceux qui forcent la discussion au moment le plus aigu.

Couple franco-slave en conversation sérieuse mais apaisée dans un salon lumineux
Apprendre à reconnaître le style de conflit de l'autre est la première étape vers une résolution interculturelle efficace

Sources de colère et transformation en dialogue

Y a-t-il des sujets qui déclenchent la colère de manière spécifique dans les couples franco-slaves ?

Trois sujets reviennent systématiquement dans mes consultations. Le premier, c'est la famille élargie — et particulièrement la belle-mère dans le contexte slave. Le rôle de la mère dans les familles russes et ukrainiennes est considérable, et les attentes envers les enfants adultes en matière de soutien, de présence, de consultation sur les décisions importantes peuvent être très différentes des normes françaises d'autonomie individuelle. Un partenaire français qui perçoit les appels téléphoniques quotidiens à la mère comme une immaturité ou une dépendance blessera profondément son partenaire slave sans même s'en rendre compte. Le deuxième sujet, c'est le rapport à la ponctualité et aux engagements informels — nous avons déjà parlé de l'importance de la parole donnée dans la culture slave, et sa transgression est une source de colère récurrente. Troisièmement, les différences dans les codes de galanterie et les rôles de genre, qui activent des résistances identitaires profondes chez les deux partenaires.

Comment transforme-t-on la colère en dialogue constructif dans ces couples ?

Je travaille avec un protocole en quatre temps que j'appelle le PNRC — Pause, Nommer, Responsabiliser, Construire. La Pause d'abord : dans un couple franco-slave, reprendre une dispute à chaud est presque toujours contre-productif. Une pause convenue et explicite — « je reviens dans une heure » — n'est pas une fuite, c'est un soin porté à la qualité du dialogue. Ensuite, Nommer : chaque partenaire identifie et dit à voix haute quelle émotion il ressent, avec quelle intensité, et quel besoin elle révèle. « Je suis en colère parce que j'avais besoin que tu sois là et tu n'as pas prévenu. » C'est une compétence émotionnelle qui s'apprend et qui évite les généralisations destructrices. Responsabiliser, ensuite : chacun identifie sa part dans la dynamique, sans se dédouaner ni s'effacer. Et enfin Construire : qu'est-ce qu'on fait autrement la prochaine fois ? Pas des promesses générales — des engagements comportementaux précis et vérifiables.

Les conflits à distance — par téléphone ou messages — ont-ils des spécificités dans les couples franco-slaves ?

Ils sont particulièrement risqués, oui. Quand on retire les indices non verbaux — le visage, le corps, le regard — on amplifie considérablement les risques de malentendu. Et dans les couples franco-slaves, une proportion significative de la relation initiale se passe à distance, ce qui signifie que beaucoup de ces couples apprennent à se disputer par écran interposé avant même de partager un quotidien physique. Le risque est de développer des habitudes conflictuelles qui seront ensuite difficiles à déraciner. Ma recommandation ferme : zéro dispute importante par message écrit. Un conflit amorcé par texto doit être immédiatement basculé sur un appel vidéo. Les études sur la communication à distance en couples interculturels confirment que les disputes non résolues en mode numérique laissent des traces émotionnelles plus durables que les disputes en face à face, précisément parce qu'elles ne bénéficient pas du « réancrage » physique — le contact visuel, le toucher, la présence qui signifie « on est encore ensemble ».

Pour les couples qui vivent régulièrement des conflits à distance, des protocoles spécifiques existent pour sécuriser la communication émotionnelle malgré l'absence physique.

Réparer après le conflit et rôle de l'écoute active

Quand la colère laisse des traces : comment répare-t-on après une dispute difficile dans un couple franco-slave ?

La réparation est une compétence distincte de la résolution de conflit — et c'est une compétence culturellement codée, là aussi. En France, la réparation passe souvent par des mots : des excuses verbales, des explications, parfois une conversation longue. En culture slave, la réparation peut passer par des actes sans mots : préparer un repas, offrir quelque chose, être simplement présent et disponible physiquement. Ces deux langages de réparation se complètent mais ne se substituent pas l'un à l'autre. Un partenaire slave qui prépare un repas en signe de réconciliation sera blessé si son partenaire français attend des excuses verbales explicites et ne « lit » pas le geste. Je conseille à chaque couple de se demander explicitement, une fois dans un moment de calme : « Comment est-ce que tu sais que l'autre a vraiment voulu se réconcilier ? Qu'est-ce qui compte pour toi comme signe de réconciliation ? » Les réponses sont souvent révélatrices et préviennent de nombreuses blessures post-dispute.

Deux mains se tenant après une dispute résolue, symbole de réconciliation interculturelle
La réparation après conflit est aussi culturellement codée que la dispute elle-même — apprendre à la lire dans l'autre culture est un acte d'amour

Quel rôle l'écoute active joue-t-elle spécifiquement dans la gestion de la colère interculturelle ?

Un rôle fondamental — et souvent contre-intuitif. Quand on est en colère, écouter activement l'autre est biologiquement difficile : le cortisol et l'adrénaline réduisent la capacité d'écoute attentive et orientent l'attention vers la défense ou l'attaque. C'est universel. Mais dans les couples interculturels, l'enjeu est encore plus grand, parce que ce qu'on n'entend pas, c'est non seulement ce que dit l'autre, mais le registre culturel dans lequel il le dit. Un « c'est bon » dit par une partenaire ukrainienne peut signifier « ça va, je suis d'accord » — ou « j'abandonne la discussion par épuisement et ressentiment ». Sans écoute active pour aller au-delà des mots, on sort de la dispute en pensant l'avoir résolue alors qu'elle n'est que suspendue. L'écoute active en couple interculturel s'apprend comme une compétence — ce n'est pas inné, mais c'est accessible à tous les couples qui investissent dans leur relation.

Un dernier mot pour les couples franco-slaves qui se reconnaissent dans ces patterns et ne savent pas comment s'en sortir ?

Ce que vous vivez n'est pas une pathologie relationnelle. C'est la conséquence logique et prévisible de deux systèmes culturels de gestion des émotions qui se rencontrent. Le fait que vous vous disputiez n'est pas le signe que vous n'êtes pas faits l'un pour l'autre — c'est le signe que vous vous engagez vraiment dans la relation. La question n'est pas d'éliminer le conflit, mais d'apprendre à vous disputer dans une langue commune que vous créez ensemble. Cette langue n'est ni tout à fait française, ni tout à fait slave — c'est la langue propre à votre couple, que vous forgez à chaque dispute bien gérée. Consultez, lisez, parlez à d'autres couples qui ont traversé ces épreuves. La communauté Russie France Mariage offre notamment des témoignages précieux de couples franco-russes qui ont appris à naviguer ces turbulences. Et si vous sentez que les mêmes conflits reviennent avec la même intensité après plusieurs mois, ne tardez pas à consulter — préférentiellement un thérapeute sensibilisé à l'interculturel.

Vrai ou Faux : idées reçues sur la colère dans les couples franco-slaves

  • Vrai ou Faux ? « Les Slaves sont plus colériques que les Français. » Faux. Les cultures slaves expriment la colère différemment (souvent par le retrait plutôt que l'explosion), pas plus intensément. Le stéréotype vient d'une mauvaise lecture des modes d'expression.
  • Vrai ou Faux ? « Se disputer souvent signifie que la relation est en danger. » Faux. La fréquence des disputes est un mauvais prédicteur de la santé relationnelle. Le style de résolution — respectueux ou dégradant — est le vrai indicateur. La confiance dans le couple franco-slave dépend davantage de la qualité de la réparation après dispute que de leur absence.
  • Vrai ou Faux ? « Le silence slave après une dispute est une forme de punition. » Souvent faux. Dans la majorité des cas, c'est une stratégie de régulation émotionnelle, pas une manipulation. L'interpréter comme une punition aggrave le conflit.
  • Vrai ou Faux ? « Il faut résoudre une dispute avant d'aller dormir. » Faux dans les couples interculturels. Pour les partenaires slaves, clore une dispute avant d'avoir eu le temps de se réguler peut créer une résolution superficielle et douloureuse. Mieux vaut une pause nocturne et une reprise sereine le lendemain.
  • Vrai ou Faux ? « Consulter un thérapeute de couple signifie que la relation est en échec. » Faux. Les couples franco-slaves qui consultent précocement — avant que les patterns conflictuels s'installent — ont de bien meilleurs résultats que ceux qui attendent une crise majeure.
  • Vrai ou Faux ? « On ne peut pas changer son style de gestion de la colère, c'est culturel. » Faux. Les styles de conflit sont appris, pas innés. Ils peuvent évoluer — surtout quand les deux partenaires comprennent leurs origines culturelles et investissent dans cette évolution ensemble.

Ce qu'il faut retenir

  • Le silence slave en situation de conflit est une stratégie de régulation émotionnelle, pas une manipulation. Le forcer est contre-productif — la patience et la disponibilité non intrusive sont la réponse adaptée.
  • Toute dispute importante dans un couple franco-slave doit être basculée sur un appel vidéo si elle commence par message — les disputes numériques laissent des traces plus durables et moins bien réparées que les disputes en présence physique.
  • Apprendre le langage de réparation de son partenaire — mots pour le Français, actes pour le Slave — est aussi important qu'apprendre à se disputer. Demandez explicitement : « Comment sais-tu que j'ai voulu me réconcilier avec toi ? »

Pour aller plus loin sur la communication dans le couple mixte au quotidien — en dehors des moments de conflit — et construire une base relationnelle solide qui amortit les disputes, consultez notre guide complet. Et pour comprendre comment bâtir une confiance durable qui réduit la fréquence même des conflits, l'article sur la confiance dans le couple franco-slave offre sept piliers concrets. Le site Terre de Je propose également des ressources en développement personnel qui soutiennent le travail intérieur nécessaire à une relation interculturelle épanouie.

Questions fréquentes

La colère s'exprime-t-elle différemment dans les cultures slaves et françaises ?

Oui, significativement. En France, la colère verbale est relativement acceptée dans les disputes de couple — on hausse le ton, on argumente, on s'explique. Dans les cultures slaves, la colère intense s'exprime souvent par un silence profond et un retrait émotionnel, plutôt que par l'explosion verbale. Ce silence slave est fréquemment mal interprété par le partenaire français comme de l'indifférence ou du mépris, alors qu'il correspond à un mode de gestion de l'affect très différent. Comprendre ce code évite d'aggraver involontairement la situation en cherchant à « forcer » la conversation.

Mon partenaire russe se ferme complètement lors des disputes. Comment réagir ?

Ce que le Dr Marchand appelle le 'mur slave' — ce retrait silencieux total — est une stratégie de régulation émotionnelle, pas une manipulation. Le forcer à parler dans cet état est contre-productif et aggrave la situation. La meilleure approche : signifiez que vous prenez note du besoin de temps de votre partenaire ('Je vois que tu as besoin de temps. Je suis disponible quand tu veux reprendre.'), puis respectez ce silence sans le punir par votre propre retrait. La plupart du temps, la conversation s'ouvre naturellement quelques heures plus tard.

Comment éviter que les disputes culturelles dégénèrent en attaques personnelles ?

La clé est de maintenir la distinction entre le comportement et l'identité. 'Ce que tu as fait m'a blessé(e)' est réparable. 'Tu es comme ça parce que tu es russe / tu es comme tous les Français' est une attaque identitaire qui laisse des traces durables. Dans les couples interculturels, les disputes activent parfois des stéréotypes culturels comme armes — une tendance à éviter absolument. Entraînez-vous à formuler vos griefs en termes de comportements observables et d'émotions ressenties, jamais en termes d'appartenance culturelle.

Est-il normal de se disputer plus dans un couple interculturel ?

Les études sur les couples mixtes montrent des fréquences de disputes comparables aux couples monoculturels, mais une durée de résolution plus longue — souvent 2 à 3 fois plus longue. La raison : les couples interculturels doivent non seulement résoudre le problème de fond, mais aussi négocier les différences de style de résolution de conflit elles-mêmes. Un désaccord sur les vacances peut prendre 20 minutes dans un couple monoculturel et deux heures dans un couple franco-slave, simplement parce que les manières d'aborder le désaccord divergent autant que le désaccord lui-même.

Faut-il une thérapie de couple si les conflits deviennent récurrents ?

La thérapie de couple est utile dès que les mêmes conflits reviennent avec la même intensité après plusieurs tentatives de résolution autonome. Dans les couples interculturels, je recommande de consulter un thérapeute ayant une sensibilité interculturelle — pas n'importe quel professionnel de couple. Un thérapeute qui ne connaît pas les codes slaves peut malencontreusement pathologiser des comportements culturellement normaux (le silence, l'intensité émotionnelle, l'importance de la famille). Un thérapeute biculturel compétent vous fait gagner de nombreuses séances.

La colère dans les couples franco-slaves a-t-elle des sources spécifiques ?

Le Dr Marchand identifie trois sources de colère spécifiquement interculturelle : (1) les malentendus liés à la traduction implicite — un mot innocent en français peut résonner très différemment en russe ou ukrainien, (2) les attentes non formulées héritées du modèle de couple des parents — chaque partenaire projette le modèle qu'il a observé dans son enfance sans le verbaliser, (3) la fatigue interculturelle — l'effort constant d'ajustement culturel génère une fatigue émotionnelle qui abaisse le seuil de tolérance aux frustrations ordinaires.